Propositions

Pour une saine démondialisation

Proposition #12 – Apprendre de la crise COVID-19. Défendre nos intérêts nationaux dans une saine démondialisation.


La présente pandémie est très probablement un prélude à de nouvelles crises. La surpopulation, la rareté des ressources et le réchauffement climatique risquent malheureusement de les rendre plus graves et récurrentes. Sans préparation adéquate, ce sera le Far West . Nous en avons eu la preuve dans les derniers mois : des pays qui se volent entre eux des équipements de protection, des productions nationales de biens essentiels défaillantes, des gestes unilatéraux en violation des accords internationaux, etc. Pendant la COVID-19, l’économie mondialisée s’est révélée être bien fragile. Il faut donc préparer l’avenir dès maintenant.

Une grande partie de cette démarche de préparation passe par une saine démondialisation. Il ne s’agit pas de nier la nécessité des échanges commerciaux internationaux, mais d’être moins dépendant d’eux, particulièrement dans les secteurs stratégiques pour notre santé et notre sécurité. Un haut degré de coordination et de coopération internationales demeurera évidemment nécessaire : l’idée n’est pas de nuire au dialogue entre les nations ou de boycotter les organisations internationales, mais de prendre conscience des faiblesses inhérentes à leur structure et de faire valoir les choix démocratiques spécifiques à notre volonté collective et à notre contexte propre. Voici donc quelques changements fondamentaux qui devront guider notre préparation à la transformation du monde dans lequel nous vivons.

Vers l’indépendance alimentaire

Un sujet qui revient souvent depuis le début de la crise COVID-19 est la nécessité de « consommer local », notamment pour le secteur agroalimentaire. La réaction des États dans le contexte d’une pénurie de masques a fait prendre conscience du fait que, dans l’éventualité d’une crise qui entraînerait une pénurie de denrées alimentaires et une disruption des chaînes d’approvisionnement internationales, les choses pourraient rapidement tourner au cauchemar.

De plus en plus, les Québécois veulent savoir que ce qu’ils mangent. C’est une question de santé : nous voulons consommer des aliments qui ne sont pas bourrés de pesticides ou d’autres produits nocifs. C’est aussi une question environnementale : le transport de la production locale pollue généralement beaucoup moins. C’est un enjeu de nationalisme économique : les Québécois seront fiers d’encourager leurs agriculteurs.

Nous vivons dans un climat nordique où la production extérieure n’est pas possible à l’année longue ; une partie de la solution réside donc dans la serriculture. Augmenter cette production sera un premier pas vers l’indépendance alimentaire. En ce moment, les producteurs québécois fournissent seulement 30 % des produits en serre consommés au Québec. C’est nettement insuffisant, et bien en dessous de notre potentiel. Je propose donc que nous investissions massivement dans ce secteur dans les prochaines années. Selon ce que nous disent les producteurs, le prix de l’électricité tend à ralentir la croissance de ce secteur. Pour atteindre notre plein potentiel de production, je propose donc que les producteurs en serre aient droit à un tarif préférentiel d’Hydro-Québec, d’autant que la société d’État prévoit des surplus d’électricité pour encore un bon nombre d’années.

Si nous souhaitons atteindre l’indépendance alimentaire, il faut également nous attaquer au problème de l’accaparement des terres agricoles. Les dernières années ont été marquées par l’entrée en scène d’investisseurs qui achètent des terres non pas pour les cultiver, mais pour spéculer sur la hausse de la valeur foncière. Le Québec est la province où la valeur des terres agricoles augmente le plus rapidement, avec une hausse de 8,3 % en 2018. Cette augmentation constitue un frein à l’achat pour de nombreux agriculteurs de la relève. Le Parti québécois avait lancé l’idée, durant la campagne de 2018, de limiter la superficie que pourrait détenir un non-agriculteur. Avec d’autres mesures pour pénaliser les spéculateurs qui n’exploitent pas les terres qu’ils viennent d’acquérir, on pourrait assurer que nos terres agricoles soient pleinement consacrées à notre autonomie alimentaire.

Je propose aussi de revaloriser la marque « Produit du Québec ». Cette appellation est utilisée à toutes les sauces et ne renseigne pas le consommateur sur la réelle provenance du produit. Et pourquoi ne pas ajouter à cette étiquette une information sur la région de provenance de l’aliment? La Beauce, Charlevoix et plusieurs autres endroits du Québec gagneraient à informer les Québécoises et les Québécois sur le caractère local de ce qu’ils consomment.

Finalement, afin d’encourager l’augmentation et la diversification de la production, les institutions publiques se doivent de montrer l’exemple. Dans nos écoles, nos hôpitaux, les cafétérias des ministères, et autres institutions publiques, nous devrions servir de la nourriture québécoise. Je propose de viser un objectif de 70 % de produits du Québec. Il n’y a aucune raison de ne pas encourager nos producteurs locaux quand c’est possible.

Réindustrialiser le Québec

La délocalisation des chaînes de production industrielle a amené bon nombre de problèmes : explosion du déficit commercial, notamment avec la Chine, augmentation des émissions de GES, pertes d’emplois, et fragilité de nos approvisionnements. Pour la relance, le Québec devra adopter un plan audacieux qui permettra de maximiser la production industrielle locale. Il faudra s’asseoir avec les entreprises afin de prendre la mesure des possibilités qui s’offrent à nous. Que pouvons-nous produire au Québec ? Ce sera la question à se poser.

En premier lieu, il sera nécessaire d’identifier des catégories de produits actuellement importés pour lesquels la fabrication au Québec pourrait se substituer. Évidemment, une autosuffisance totale ne sera jamais possible. Mais il y a un potentiel réel pour une production québécoise et compétitive dans plusieurs domaines. Une étude récente a analysé 1000 catégories de produits et a permis d’identifier 40 opportunités au sein de six industries où le Québec serait compétitif. Les industries retenues étaient : les véhicules et pièces de matériel de transport, les matériaux de construction, la machinerie et l’instrumentation, les produits électriques/énergétiques, les médicaments et le matériel médical et l’agroalimentaire.

Les auteurs de l’étude ont calculé que la combinaison des importations de ces produits correspond à une valeur au Québec de l’ordre de 9 milliards de dollars. Ce rapatriement de production représenterait donc en théorie une augmentation de 6,3 % de la valeur de la production manufacturière au Québec. En termes d’impacts, on parle de 25 000 emplois directs et 15 000 emplois indirects. On parle également de 12 milliards $ supplémentaires en dépenses d’immobilisation.

Dans un contexte de relance, doublé d’une incertitude quant à l’avenir des échanges internationaux, le Québec aurait tout à gagner à produire ce qu’il peut produire. Nous disposons non seulement de l’expertise pour le faire dans les secteurs et les produits identifiés, mais également d’un contexte favorable à l’achat local pour accélérer la production industrielle nationale.

Pour de nouvelles PME gazelles québécoises

En 2014, Élaine Zakaïb, ministre déléguée à la Politique industrielle et à la Banque de développement économique du Québec lançait un programme destiné aux « gazelles » québécoises, des PME en forte croissance ou au potentiel prometteur. Concrètement, le plan du gouvernement Marois consistait à sélectionner 300 entreprises, soit 100 gazelles et 200 entreprises susceptibles de le devenir. Au terme du processus de sélection, les entreprises en question devaient recevoir une offre de services intégrée du gouvernement, en partenariat avec plusieurs organisations reconnues.

L’objectif était de concentrer ses efforts dans quelques entreprises pour les faire croître et aider le Québec à rayonner dans les secteurs à forte valeur ajoutée et où il disposait du plus grand potentiel économique. À son arrivée au pouvoir, le gouvernement Couillard a annulé le programme.

Je crois qu’il serait souhaitable de nous inspirer de cette idée pour relancer l’économie du Québec et la rendre plus résiliente. Il faut par ailleurs contrer l’idée négative que beaucoup de gens se font de certaines entreprises et de l’économie du XXIe siècle en général. Ce sentiment négatif est nourri par des entreprises qui ont profité des fonds publics en prenant des décisions d’affaires douteuses et en refusant de rendre des comptes. Je propose que nous favorisions l’émergence de « compagnies nationales responsables ». Ces entreprises pourraient recevoir une aide financière spéciale significative de l’État québécois, ainsi que bénéficier d’un service d’accompagnement spécialisé dans un contexte de relance économique post-COVID, à certaines conditions précises :

1.       L’entreprise s’engagerait – à ne jamais utiliser les paradis fiscaux et à payer ses impôts au Québec.

2.       L’entreprise s’engagerait à ce que la masse salariale de ses hauts dirigeants ne dépasse jamais un pourcentage raisonnable de la masse salariale totale de l’entreprise.

3.       L’entreprise devrait enfin s’engager à ne pas déplacer son siège social du Québec pour une durée de 25 ans.

La succursalisation de notre économie nous appauvrit collectivement, et la meilleure riposte consistera à consolider et à relancer un Québec inc. dont les exportations viendront améliorer notre balance commerciale. Les secteurs où le potentiel du Québec est le plus élevé, comme celui de l’économie verte, seraient priorisés dans la sélection.

Afin de relancer l’économie québécoise, il faudra miser sur l’innovation et la créativité de ses entrepreneurs. Nombre de ceux qui étaient déjà en train d’émerger avant le début de la crise sanitaire auront besoin du soutien de l’État québécois afin de reprendre leur envol. D’autres, dont les innovations verront le jour après la crise, et possiblement en réponse à celle-ci, auront également besoin de soutien. C’est là une occasion à saisir pour renforcer notre économie québécoise.

Pour un « Buy Quebec Act »

Un trop grand nombre de nos concitoyens sont persuadés que les accords internationaux qui s’appliquent au Québec lui interdisent de favoriser légalement l’achat local et les contenus québécois.

Pourtant, aux États-Unis, le Buy American Act et le Buy America Act, ont réussi à introduire une politique d’achat local agressive dans le respect dans accords internationaux. Ces deux lois ont été introduites durant l’administration Obama dans son plan de relance après la crise économique de 2008-2009. Le Buy American Act concerne tous les achats de biens du gouvernement américain. Les marchandises pour usage public achetées par le fédéral doivent être produites aux États-Unis. Le Buy America Act s’applique quant à lui à tous les achats liés aux transports publics évalués à plus de 100 000 dollars américains, et dont le financement inclut des subventions du gouvernement fédéral : 70 % des éléments du projet doivent alors provenir des États-Unis, et l’assemblage final doit être fait en sol américain.

Il n’y a aucune raison pour que la stimulation de l’achat local soit moindre ici que chez nos voisins du sud. Je propose donc l’adoption d’un « Buy Quebec Act » qui reprendrait l’essentiel de la politique américaine, en l’adaptant à la réalité québécoise. Cette loi reposerait sur un principe de base : il obligera le gouvernement à toujours imposer un seuil minimal de contenus et de biens québécois dans l’octroi des contrats, en vertu des accords commerciaux en vigueur. Concrètement, l’approvisionnement du gouvernement en matériaux, articles, fournitures, nourriture et autres devra systématiquement favoriser la production locale. Dans l’octroi des contrats liés aux transports publics, on évitera les fiascos tels que celui que nous avons connu avec les trains du REM fabriqués en Inde.

L’achat en ligne fait aussi partie de l’équation, évidemment. Avec la mise en place du Panier bleu, le Québec s’est doté d’une belle vitrine de promotion de ses commerces locaux. Mais pour être en mesure de réellement faire concurrence aux géants comme Amazon, il faut une véritable plateforme transactionnelle, laquelle n’existe pas. Le gouvernement du Québec doit donc s’assurer que le Panier bleu soit plus qu’une opération de communication et devienne, à terme, un site transactionnel incontournable pour tous ceux qui veulent acheter localement.

Dans tous les domaines de concurrence que j’ai évoqués, le fait de ne pas détenir tous les pouvoirs politiques nécessaires pour défendre ses intérêts nuira considérablement au Québec dans sa capacité à se relever de la crise actuelle. Certains outils essentiels au service de ces intérêts, dont la capacité de négocier ou de renégocier les traités internationaux, ne sont accessibles que dans le cadre politique d’un État indépendant. Malgré notre résilience, nous ne contrôlons qu’une fraction de notre destinée, car une bonne partie de ce qui la façonne est entre les mains d’un autre État, qui n’a pas spécifiquement nos intérêts à cœur. Seule l’indépendance nous permettra de mettre en place tous les aspects du plan que j’ai esquissé, lequel permettra ultimement au Québec d’être un leader dans le nouvel environnement d’après-crise.